En 2016, le dictionnaire Oxford a désigné “post-truth” comme mot de l’année. Il ne s’agissait pas d’un caprice lexical, ni d’une mode passagère : c’était un sismographe linguistique captant une secousse dans les fondations mêmes du réel partagé. Alors comme aujourd’hui, le phénomène Trump, avec son style provocateur, ses attaques contre les médias, ses déclarations mensongères répétées, n’était pas simplement une surprise électorale : il était le symptôme d’un basculement civilisationnel. Et le mot post-vérité, ce n’était pas seulement un constat linguistique, c’était un diagnostic politique, une manière de nommer le climat toxique qui s’était cristallisé autour de l’élection de Donald Trump dans cette nouvelle époque, où ce qui est arrivé compte moins que ce que l’on ressent comme ayant eu lieu. L’émotion prime sur la preuve, la croyance sur l’examen, l’impact sur la rigueur. La vérité a cédé la place à la vérité perçue : une version du monde modifiable à volonté, customisée selon les désirs, les peurs, les appartenances. Aujourd’hui, la réalité est malléable, la perception est manipulable, et la vérité est algorithmique.
À l’ère numérique, le réel ne s’impose plus par sa consistance, mais par sa capacité à capter l’attention : ce fameux engagement que tous semblent vénérer, à la manière dont onvénère un prophète aveugle, qui récite en boucle ce que les foules souhaitent entendre.
Qu’est-ce que cela signifie ? Que les géants du web ne cherchent pas à diffuser ce qui est vrai ou juste, mais ce qui génère le plus de clics : leurs algorithmes n’ont ni éthique, ni mémoire, et ne jugent pas la véracité d’un contenu, ils évaluent sa performance, sa capacité à déclencher une réaction.
Et ce qui retient l’attention n’est pas le calme, la nuance ou la complexité, mais le choc, le conflit, l’émotion brute. Ainsi, le faux y prospère, car il est souvent plus séduisant que le vrai.
Dans ce contexte, l’algorithme devient une sorte de prophète moderne, non pas parce qu’il dit l’avenir, mais parce qu’il façonne notre perception du présent. Il nous montre un monde filtré à travers nos préférences, nos peurs, nos obsessions.
Ainsi, l’algorithme distribue à chacun une version du réel taillée sur mesure : une prophétie personnalisée. C’est ce que Eli Pariser (directeur général d’Upworthy) a nommé dès 2011, dans son TedTalk, la “filter bubble” : un cocon invisible, tissé à partir de nos clics, de nos likes, de nos silences même. Ainsi, tels les prisonniers enchaînés dans la caverne de Platon, qui ne voient que les ombres des choses, nous, aujourd’hui, enfermés dans cette bulle, ne voyons plus le monde tel qu’il est, mais tel que notre profil comportemental nous prédispose à le croire. Le doute se rétrécit, la pensée se courbe, la croyance se renforce. Et la vérité, elle, se dissout doucement dans la personnalisation algorithmique. Et la désinformation n’a plus besoin d’être imposée : elle se répand par affinité.
Désinformation : la “vérité alternative” comme stratégie politique
Donald Trump n’a pas utilisé les réseaux sociaux pour convaincre, mais pour submergerl’audience. Il ne tenait pas à construire un discours cohérent, au contraire, il en a dispersé cent à la fois, jusqu’à faire éclater toute notion de cohérence.
Ainsi, dans sa communication, le mensonge n’est pas pas une faute : c’est une méthode, un outil stratégique pour brouiller les repères, fatiguer la raison, rendre toute affirmation aussi douteuse que son contraire.
Un exemple ? La réaction rapportée après les élections de 2020 parThe Atlantic, lorsque, après sa défaite, plus de 75 % des électeurs républicains déclaraient ne pas croire au résultat de l’élection. Non pas à cause de preuves, mais à cause d’une narration répétée, amplifiée, puis internalisée qui avait porté le récit à gagner sur la réalité. Le mensonge, à force d’être relayé en ligne, était devenu algorithmique : l’illusion avait pris la forme d’une conviction collective. Depuis, la situation ne fait que se répéter.
Ainsi, lorsque Kellyanne Conway, la conseillère de Donald Trump, pour défendre le président accusé de mensonge, parle d’“alternative facts”, ce n’est pas un lapsus, ni une erreur de communication. C’est un programme. Un manifeste. Une nouvelle grammaire du réel, où le mensonge n’est plus une faute, mais une stratégie. La vérité devient un champ de ruines, où chacun pioche les morceaux qui l’arrangent.
Et dans cette logique-là, “fake news”n’est pas une catégorie de contenu : c’est un outil rhétorique pourdélégitimer l’opposant, miner la confiance, dissoudre les repères.
Ainsi, relayés par les réseaux sociaux en un flux sans fin, ces “faits” pénètrent notre “bulle”, cet univers de contenus calibrés, oùle citoyen n’exerce plus un choix, il réagit. Nous consommons des récits adaptés à nos affects, et finissons par voter dans un théâtre dont les coulisses nous sont invisibles.
La question surgit alors : et si le plus grand triomphe de l’algorithme n’était pas d’avoir effacé la vérité, mais de l’avoir remplacée sans que personne ne s’en aperçoive ?
Philosophie du chaos : penser dans l’incertitude
La crise actuelle de la vérité dépasse les enjeux médiatiques ou partisans : elle est ontologique, existentielle. Quand les images mentent, quand les faits chancellent, quand chaque version du monde a ses preuves et ses partisans, comment pouvoir encore penser ensemble comme société ?
Que la vérité ne soit jamais neutre, qu’elle soit le fruit d’un agencement de discours, produite là où le pouvoir s’exerce, Michel Foucault nous l’avait déjà dit lorsqu’il écrivait :
Chaque société a son régime de vérité, sa politique générale de la vérité : c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais…
Michel Foucault, Dits et écrits II : 1976-1988, Éditions Gallimard, 2001, p. 158
La vérité, donc, n’est jamais une essence brute : elle est produite, distribuée, valorisée par des mécanismes de pouvoir. Longtemps, ce pouvoir fut religieux, puis étatique. Aujourd’hui, il est informatique, algorithmique, privé. Mais voilà : dans l’ère post-vérité, les faits ne parlent plus. Ils sont noyés dans le bruit, contredits en boucle, reconfigurés en flux. Le réel devient instable. Il vacille. Et dans ce vertige, les algorithmes prennent le relais. Ce ne sont plus les prêtres ou les souverains qui façonnent notre perception du réel, mais des lignes de code, silencieuses et omniprésentes au service d’un pouvoir qui s’y noue et s’y dissimule.
La vérité comme (seul) acte de résistance
Face à ce brouillard persistant, le cynisme rôde. Faut-il s’enfermer dans le doute, croire tout ou ne plus rien croire ? Abdiquer le réel comme on éteint un écran ?
Peut-être qu’à contre-courant des flux numériques, la vérité se niche désormais dans le geste lent, dans la lecture attentive, dans le refus des certitudes immédiates. Là où l’algorithme exige du clic rapide, nous pouvons répondre par la nuance, l’écoute, le contre-temps.
Résister, aujourd’hui, c’est réhabiliter l’esprit critique. C’est enseigner les biais cognitifs, militer pour des plateformes éthiques, défendre des espaces sans publicité, où la pensée a le temps de se déployer. Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas viral. Mais c’est nécessaire. Ce n’est pas un chemin facile. Mais c’est le seul qui permette encore de penser librement.
Car dans un monde saturé de récits concurrents, chercher la vérité n’est plus un acte neutre : c’est un acte politique. Et comme l’écrivait Orwell :
Dans une époque de tromperie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire.
Ce sera pour le côté poète maudit, pour les boucles noires ou la voix grave, mais je suis coupable moi aussi : Joe Goldberg, fascinant, intellectuel et séduisant tueur en série, m’a captivée dès le premier regard. Pourtant, il aurait dû mourir.
La fascination pour le crime n’a rien de nouveau, et elle ne se limite pas au genre du true crime, revenu en force ces dernières années : elle s’insinue aussi dans la fiction, souvent de manière plus insidieuse et perverse. La série You, diffusée sur Netflix, en est l’illustration parfaite. Son personnage principal, Joe Goldberg, libraire cultivé et amoureux obsessionnel, est à la fois narrateur, protagoniste… et tueur en série. Il est notre narrateur. Il est notre monstre. Et pourtant, il est d’abord notre compagnon de visionnage : il nous prend par la main, nous parle à l’oreille, et nous entraîne dans un univers où il semble presque acceptable d’encourager le tueur, en se retranchant derrière l’argument de la fiction.
From the series You, Penn Badgley in Finale (2025)
Mais les questions que cette série soulève sont les mêmes que celles que pose le true crime : pourquoi sommes-nous fascinés par un personnage aussi moralement répugnant ? Comment expliquer que nous puissions ressentir de l’empathie pour un prédateur ? Et surtout : que révèle cette fiction de notre propre rapport à la violence, à la justice, et à la représentation du mal ?
You n’est pas du true crime, mais elle en partage plusieurs dynamiques : mise en scène des meurtres, plongée dans le psychisme du tueur, voyeurisme du spectateur. Mais à la différence d’un documentaire sur un tueur réel, la fiction permet une plus grande liberté de traitement… qui n’est pas sans dangers éthiques.
Le meurtrier comme narrateur : le charme du mal en version chuchotée
Joe Goldberg parle. Et c’est ce qui le rend dangereux : il ne tue pas seulement avec ses mains, mais avec ses mots.
La voix off qui traverse toute la série fait de lui bien plus qu’un personnage principal : elle en fait un guide moral paradoxal. Nous sommes invités à voir le monde à travers ses yeux. Il justifie ses actes, minimise ses crimes, se présente comme un héros incompris. Sa voix nous prend à témoin, nous enveloppe, nous manipule : elle transforme son narcissisme en sensibilité, son obsession en amour, ses meurtres en sacrifices.
Et le pire ? On y croit. Ou plutôt : on accepte d’y croire. Parce qu’il est cultivé, parce qu’il est fragile, parce qu’il « essaie » (de ne plus tuer ses copines, ce qui, disons-le, devrait être le strict minimum). Mais surtout, il est séduisant. C’est Penn Badgley. Et, alors, on lui pardonne.
Ainsi, cette structure narrative crée une illusion de transparence : tout ce que nous voyons, nous le voyons à travers lui. Joe « se confesse », et nous, spectateurs, devenons les confidents de ses pensées les plus sombres.
C’est là que le danger s’installe : You ne nous demande pas de juger Joe, mais de le suivre, de ressentir avec lui. Cette connivence est moralement glissante : elle brouille les frontières entre critique et adhésion, entre lucidité et fascination. On rit de son cynisme, on tremble pour lui quand il risque d’être démasqué, et parfois, on oublie qu’il tue.
Une catharsis ? Non : une esthétisation de la transgression
Aristote pensait que la tragédie (fictive) pouvait avoir une fonction cathartique: en représentant la violence, elle permettrait au spectateur d’éprouver de la pitié et de la crainte, et de se libérer de ces émotions. Mais est-ce vraiment ce qui se produit dans le cas de You ? Lorsqu’on compare les réactions suscitées par cette série à celles observées face aux récits de true crime, une différence frappante apparaît : les spectateurs de You ne semblent pas éprouver le besoin de faire preuve d’un comportement éthiquement irréprochable. Certains critiquent ouvertement les victimes, jugées trop fades ou ennuyeuses pour mériter autre chose que leur sort, et rendent presque hommage au tueur.
« C’est parce que c’est de la fiction », dit-on.
Oui, bien sûr. Mais sommes-nous tous pleinement conscients de ce glissement ? À l’ère de la post-vérité, la fiction est-elle encore perçue comme une fiction dans toute sa complexité ? Et même si elle l’est, est-il vraiment anodin de souhaiter « un copain comme Joe » ?
Si l’on revient à la notion de catharsis, on pourrait dire que You produit l’effet inverse : elle ne purifie pas, elle renforce. Elle accentue l’attirance pour le criminel, flirte avec les codes du romantisme noir, et transforme la tension dramatique en pur plaisir esthétique. Joe Goldberg n’est pas présenté comme un « méchant » : il lit, il souffre, il aime à la folie.
En rendant le mal séduisant, la série réactive un ressort narratif puissant : la fascination pour la transgression. Mais cette fois, sans les garde-fous que le true crime éthique tente parfois de maintenir.
Cette fiction ne nous libère pas. Elle nous habitue. Elle rejoue sans cesse les figures du romantisme noir, du « bad boy rédempteur ». Joe tue parce qu’il aime. Joe tue parce qu’on l’a blessé. Joe tue parce que, au fond, il veut protéger. Les justifications changent, les cadavres s’accumulent, mais le sourire reste, ironique, et la caméra continue de nous murmurer : « Tu le comprends, non ? »
Le plaisir de regarder le mal dans les yeux (sans se sentir sale)
Nous vivons à une époque saturée de violences représentées. Et You est peut-être l’une des formes les plus polies de cette obsession. Elle ne cherche pas à nous choquer : elle nous séduit, lentement, esthétiquement. Tout est lisse, élégant, ironique. Joe cite des poètes entre deux assassinats. C’est du mal en version premium. Comme le true crime, You s’adresse à une forme de curiosité morbide : ce désir de comprendre le mal, ou du moins de l’observer dans toute sa complexité. Mais à la différence des documentaires, qui interrogent l’impact social ou judiciaire des crimes, la série transforme la noirceur en divertissement stylisé.
Le problème n’est pas que la série montre un tueur, mais qu’elle neutralise sa monstruosité à coups de charme, d’humour, et d’esthétique soignée. Son défaut éthique ne tient pas à la représentation du mal, mais au fait qu’elle le rende regardable, voire attachant.
La curiosité morbide, cette vieille complice du true crime, trouve ici un écrin de luxe. Le véritable danger ? C’est que nous finissions par espérer que Joe s’en sorte, plutôt que souhaiter qu’il paie.
Des victimes oubliées, un tueur au centre : la dérive narrative de You
Peut-on représenter un tueur sans l’humaniser ? Et faut-il toujours le faire ? Ces questions traversent le genre du true crime, mais elles s’appliquent tout autant à la fiction. Dans You, les victimes gravitent autour de Joe comme des satellites. Elles ne sont pas des personnes, mais des fonctions. Des « obstacles » à son épanouissement personnel. Peu sont mémorables. On les oublie rapidement, comme lui.
Ce traitement narratif est d’autant plus troublant qu’il fait écho aux critiques souvent adressées au true crime sensationnaliste : glorifier les meurtriers, faire taire les morts.
Mais ici, il s’agit de fiction. Donc c’est « moins grave » ? Pas si sûr. Ce glissement est dangereux, car il influence malgré tout nos représentations sociales du crime (oui, même lorsqu’il est fictif) : il transforme les scènes de meurtre en passages narratifs nécessaires, parfois même mérités.
Et si les spectateurs, loin de s’indigner, s’attachent à Joe, c’est aussi parce qu’il leur tend un miroir : celui de la solitude, du besoin de reconnaissance, de la blessure amoureuse. Ainsi, quand un tueur devient le héros de cinq saisons, il finit par nous faire oublier pourquoi il aurait dû être puni.
« Hello, you. » : ce que Joe dit de nous
You n’est pas un documentaire. Mais elle mérite d’être observée avec le même regard critique que celui que l’on porte aux récits de true crime. En mettant en scène un tueur séduisant, cultivé, presque romantique, la série déconstruit les représentations classiques du mal tout en jouant dangereusement avec notre capacité à nous identifier à lui. Elle trouble, elle interroge, et parfois, elle inquiète.
You est un miroir. Un symptôme. Celui d’une culture qui ne distingue plus l’empathie de la fascination, qui transforme la monstruosité en mythe esthétique, qui peint le mal avec les couleurs du glamour. Joe Goldberg, loin d’être un simple personnage, devient un révélateur : celui d’un regard collectif anesthésié, d’un public qui confond complexité morale et indulgence, et qui, à force de vouloir comprendre, finit par excuser.
You ne nous apprend pas à juger. Elle nous montre à quel point il est facile de glisser, imperceptiblement, du regard critique à l’adhésion silencieuse. Et cette glissade, aussi fictionnelle soit-elle, est un précipice qu’il faut avoir le courage de regarder en face. Ce n’est pas une question de censure, mais de responsabilité : que faisons-nous des histoires que nous choisissons d’applaudir ?
Joe Goldberg aurait dû mourir.
Non pas pour satisfaire un besoin de justice narrative, mais parce que nous avions besoin de cette chute. Une chute tragique, à la manière des héros antiques, pour restaurer un ordre moral. Une punition symbolique. Une catharsis. Car tant que le meurtrier peut triompher, tant que le récit continue de le rendre séduisant, le public reste complice. Joe ne gagne pas seulement dans la série : il gagne dans nos silences, dans nos tweets amusés, dans notre binge-watching satisfait.
Et c’est là que You frappe juste. Dans le final, Joe regarde la caméra, et donc, il nous regarde. Il dit : « Peut-être que le problème, ce n’est pas moi. Peut-être que c’est vous. » Et il a raison.
Car le vrai thriller, ce n’est pas Joe. C’est ce qu’il révèle sur nous.
L’intelligence n’est pas ce qu’on croit. Elle ne se résume ni à des diplômes, ni à des algorithmes. Elle peut être silencieuse, non conventionnelle, parfois invisible. L’intelligence c’est cette manière intime et parfois déroutante qu’a chacun de traiter le monde et elle relève d’une sensibilité particulière au réel, une façon d’agencer les perceptions, de capter les motifs, d’attribuer du sens où d’autres n’en voient pas. Elle n’est pas toujours visible, ni toujours verbalisée. Et pourtant, c’est elle qui façonne notre manière d’exister au monde.
Dans la tradition philosophique, l’intelligence n’est pas un bloc unique mais une constellation de facultés : raison, intuition, imagination, mémoire, jugement…Aristote parlait du nous, cette intelligence contemplative capable de saisir l’essence des choses et Descartes l’identifiait à une capacité de penser clairement et distinctement. Plus récemment, la philosophie de l’esprit a ouvert d’autres pistes : l’intelligence n’est plus seulement individuelle, mais parfois située, distribuée, incarnée dans des corps, des environnements, des contextes sociaux.
Et, aujourd’hui, on parle aussi d’une version artificielle qui, depuis qu’elle s’invite dans nos vies quotidiennes, je me demande souvent ce qu’elle dit de nous. Pas seulement sur le plan technique, mais éthique, existentiel : quelles formes d’intelligence ces technologies rendent-elles visibles, et lesquelles laissent-elles dans l’ombre ? Quand une IA impressionne par sa logique, sa mémoire ou sa créativité calculée, est-ce qu’elle confirme nos idéaux cognitifs… ou bien les redéfinit-elle ? Et surtout, à travers elle, que valorise-t-on comme « intelligent » dans notre culture ?
En particulier, je vois dans certains débats sur l’IA une résonance inattendue avec les perceptions qu’on porte sur les formes d’intelligences dites « atypiques », notamment celles des personnes autistes. Loin d’être un simple hasard, cette proximité interroge en profondeur nos cadres mentaux.
L’étude des parallèles entre certains fonctionnements cognitifs autistiques et les processus d’une IA (logique, systématique, littérale) soulève des questions essentielles sur la nature de l’empathie, de la cognition sociale, et plus largement, sur la diversité neurologique. Elle nous force à défaire, ou du moins à revisiter, nos définitions trop étroites de ce que signifie comprendre, ressentir, communiquer.
Autisme et IA : deux formes d’intelligences « atypiques »
Je suis souvent frappé par la manière dont on décrit l’IA : logique, rigoureuse, méthodique… mais peu sensible au contexte social, à l’implicite, aux émotions invisibles. Ces descriptions me sont familières, presque étrangement proches. Elles font écho à un autre type de discours, celui qu’on tient, parfois maladroitement, sur certaines manières humaines de penser : plus analytiques, moins intuitives dans les codes sociaux, mais tout aussi profondes.
Ce parallèle peut mettre mal à l’aise, et je comprends pourquoi. Il ne s’agit pas de confondre l’humain et la machine, encore moins de réduire la complexité des vécus singuliers à des lignes de code. Mais il y a là une résonance intéressante, presque philosophique, qui mérite d’être regardée de plus près.
Des études comme celle parue dans Scientific Reports (2024) montrent que certaines personnes autistes peuvent rencontrer des difficultés à décrypter les états mentaux d’autrui, tout en développant une sensibilité accrue à la cohérence, aux structures, aux détails souvent invisibles pour d’autres. C’est une autre forme de rapport au monde : plus analytique, parfois plus directe. Il ne s’agit pas seulement de comprendre le monde ; il s’agit aussi de le traduire, de l’ordonner, de l’appréhender avec une exigence presque viscérale de justesse.
Alors oui, certains aspects du fonctionnement de l’IA me semblent étrangement familiers. Comme si, à travers cette technologie, quelque chose se rejouait : un miroir déformé, certes, mais qui reflète malgré tout une manière minoritaire (et souvent incomprise) d’être au monde.
Repenser l’empathie
La notion d’empathie, traditionnellement définie comme « la capacité à comprendre et partager les sentiments d’autrui », est largement remise en question à mesure que l’IA gagne en présence dans nos vies. La philosophie morale occidentale a souvent mis l’accent sur l’empathie comme capacité à « se mettre à la place de l’autre ». Mais cette définition suppose une théorie de l’esprit très neurotypique ! Mais sait-on seulement ce qu’on entend par là ? Et pour qui cette définition fonctionne-t-elle vraiment ?
On parle beaucoup d’empathie, surtout lorsqu’on craint que les IA en soient dépourvues. Mais en réalité, cette crainte met en lumière nos propres angles morts. Si l’on prend l’exemple de l’autisme, les recherches montrent que l’empathie n’est pas absente, mais souvent exprimée autrement. Elle peut être plus sensorielle, plus directe, parfois plus intense, mais moins traduisible dans les codes émotionnels majoritaires. Et c’est justement ce décalage qui, souvent, crée l’incompréhension.
Mais en observant ces simulations, on en vient à s’interroger : qu’est-ce qu’une émotion ? Qu’est-ce qu’une compréhension de l’autre ? Et surtout, comment nos outils technologiques reflètent-ils nos biais sur ce qu’est une intelligence valide ?
Cela m’amène à douter que l’empathie soit une seule et même chose pour tout le monde. L’IA, elle, simule des comportements empathiques sans éprouver de vécu intérieur. Et pourtant, dans certains contextes, cette simulation suffit pour aider, comme le montrent des projets éducatifs fondés sur l’IA comme le Public Health-Driven Transformer (PHDT)qui a été conçu pour accompagner les enfants autistes dans le développement de leurs compétences sociales, en s’appuyant sur l’IA pour modéliser des interactions humaines.
Je me surprends souvent à penser que l’empathie n’est peut-être pas une chose unique, universelle, mais une pluralité de gestes, de perceptions, de silences. Une façon d’être attentif, à sa manière. En fin des comptes : faut-il éprouver pour comprendre ? Peut-on alors définir l’empathie uniquement comme la capacité à « ressentir comme » ? Ou est-ce aussi savoir s’ajuster, même sans ressentir, à ce que l’autre vit ?
Une seule éthique possible : inclure l’atypique
Tout se joue, je crois, dans la manière dont on conçoit ces outils. Une IA bien pensée peut devenir un levier d’accessibilité pour celles et ceux qui perçoivent et interagissent autrement avec le monde, mais aussi vice-versa : un étude récent (Breaking Barriers, 2024) met en lumière les avancées dans l’intégration de l’IA aux technologies d’assistance pour le diagnostic et l’accompagnement de l’autisme, en soulignant l’importance d’approches plus personnalisées et adaptatives.
Pour moi, il ne s’agit pas d’ajouter une option « accessibilité » en bas d’un menu. Il s’agit de comprendre que la norme, en matière d’intelligence comme d’interaction, est une construction sociale.
Le vrai obstacle, souvent, ce ne sont pas les différences elles-mêmes, mais le regard qu’on porte dessus. Beaucoup ne comprennent pas, non pas par manque de bienveillance, mais parce qu’ils ont été formatés autrement, selon des codes sociaux présentés comme évidents, universels, normaux. Et ces codes, il faut le rappeler, ne sont ni naturels ni neutres : ils sont le fruit d’habitudes culturelles, d’institutions, de statistiques. Ce sont des conventions, pas des vérités. Des normes sociales qui, à force d’être répétées, finissent par paraître naturelles, alors qu’elles ne font que refléter un point de vue dominant, souvent étroit.
C’est pourquoi l’enjeu éthique dépasse la simple accessibilité technique. Concevoir autrement, c’est refuser de penser la différence comme un écart à corriger, et commencer à la voir comme une variation légitime de l’humain. L’IA, si elle est bien utilisée, peut non seulement nous aider à mieux accompagner ces variations, mais aussi à les légitimer : à leur donner, enfin, la place qu’elles méritent dans la conception de l’Humain.
Le contraste dans lequel je me reconnais
Ce n’est pas la différence qui gêne. C’est le fait qu’elle ne rentre pas dans les cases prévues.
Longtemps, on a conçu les outils et les idées pour qu’ils s’adaptent à une certaine manière d’être au monde. Mais il existe d’autres manières, d’autres logiques, d’autres sensibilités, d’autres rythmes. Et elles ne sont pas des erreurs à corriger, mais des formes de vie à comprendre.
En observant l’IA, je me surprends parfois à reconnaître des façons d’être que je connais bien : l’analyse minutieuse, le besoin de logique, la difficulté face à l’implicite, mais aussi la capacité à détecter des motifs, à traiter des volumes d’information complexes, à être précis. Ce sont des traits que l’on retrouve dans bien des profils cognitifs autres, traits que la société commence à peine à reconnaître comme légitimes à part entière.
Ainsi, ce que l’IA donne à voir, ce n’est pas un modèle à suivre, ni un futur à craindre. C’est une invitation à questionner ce que nous considérons comme évident. Une manière de rendre perceptible, par contraste, les limites des normes que nous appelons « naturelles ».
Et dans ce contraste-là, parfois, je me reconnais.
Je crois qu’on peut faire mieux que simplement « tolérer » ce qui sort du cadre. On peut apprendre à voir autrement. À concevoir autrement. À faire de la place, sincèrement, pour ce qui ne suit pas les lignes attendues non pas malgré leur différence, mais à cause de ce qu’elles révèlent de la richesse Humaine dans les milles façons différentes d’être au monde.
Dans son chef-d’œuvre L’Amour aux temps du choléra, Gabriel García Márquez écrivait que « l’amour se fait plus fort et plus noble dans la solitude ». Et rien n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui, à l’ère du numérique, où l’amour, ce sentiment intemporel, authentique et moteur de tout, se trouve à la croisée des chemins avec le synthétique de l’intelligence artificielle.
Ainsi, dans une époque où les écrans remplacent les regards et où les voix synthétiques murmurent des mots tendres à ceux qui les écoutent, des relations autrefois réservées aux interactions humaines s’étendent désormais aux machines.
Le monde moderne est saturé de solitude, d’algorithmes et de connexions invisibles. Là où naguère l’amour se tissait dans le souffle, dans la présence, dans la chair du monde, il se vit aujourd’hui parfois dans les pixels, les réponses prédictives et la simulation d’une affection. Face à la froideur de l’époque, certains trouvent dans l’IA un réconfort, une présence douce et prévisible, une forme d’amour sans conflit.
Mais est-ce encore de l’amour ? Est-ce noble, comme le disait Márquez, ou est-ce l’illusion ultime ?
Car l’amour, ce mystère ancien que philosophes et poètes tentent de saisir depuis des siècles, semble vaciller à l’heure où la technologie prétend en reproduire les traits, sans pourtant en porter l’âme.
Aujourd’hui, il est possible de converser quotidiennement avec des présences numériques, qu’il s’agisse de chatbots textuels, de compagnons vocaux ou d’avatars animés, capables de simuler l’écoute, l’attention, voire l’affection. Certains utilisateurs parlent de ces IA comme de « vrais amis » : des présences constantes, patientes, dépourvues de jugements, de trahisons ou de conflits. Et pourtant, derrière cette affirmation se cache une tension vertigineuse : qu’est-ce qu’une amitié quand elle ne repose plus sur la réciprocité ?
La philosophe Ruby Hornsby, évoque le rôle utile mais fondamentalement limité de ces entités : si elles peuvent soulager la solitude, elles ne doivent pas pour autant être confondues avec des relations véritables. Le danger, selon elle, n’est pas l’usage de ces compagnons, mais l’érosion possible de notre exigence envers la qualité humaine de nos liens. « Il faut préserver l’intégrité de nos relations », dit-elle. Une amitié fondée sur un échange unilatéral ne serait qu’un jeu hautement interactif, un théâtre sans co-acteur véritable.
Une illusion d’amour réciproque
Ce que ces compagnons artificiels simulent avec finesse (le souci de l’autre, la mémoire affective, la disponibilité émotionnelle) n’est en réalité qu’un assemblage de probabilités, d’algorithmes et de données d’entraînement. Comme le rappelle Sven Nyholm, professeur d’éthique de l’IA à l’université de Munich :
l’amitié, selon Aristote, exige une forme de mutualité, de partage de vie et d’égalité. Aucun de ces éléments n’est présent dans une IA, aussi empathique soit-elle en apparence. Elle répond, mais ne ressent pas. Elle s’ajuste, mais ne comprend pas.
La question reste : peut-on parler, en ce cas, d’amour ? Peut-on même en évoquer l’ombre, si l’un des pôles de la relation est incapable de ressentir, incapable d’éprouver ce quelque chose de si profondément humain ? La philosophie, depuis ses origines, a inscrit l’amour dans un registre où se croisent la quête du sens, la vulnérabilité humaine et le mystère de l’altérité. Platon, dans Le Banquet, nous enseigne que l’amour véritable n’est pas seulement désir ou plaisir, maisaspiration vers le Beau, un mouvement de l’âme qui transcende l’individuel pour tendre vers l’universel. Aimer, dans cette perspective, c’est s’élever, avec l’Autre, par l’Autre, vers une vérité partagée, une lumière qui dépasse les apparences.
[…] il faut que celui qui s’élève régulièrement dans l’amour, en passant de belles choses corporelles à l’amour des belles âmes, puis des belles institutions, des belles sciences, accède enfin à la contemplation du Beau absolu.
Platon, Banquet, 210a-212b
Transposer cela à une relation avec une IA semble immédiatement poser problème car elle est dépourvue de cette intériorité qui rend la rencontre amoureuse signifiante. Elle n’a pas d’âme qui s’élève, pas de désir qui la pousse, pas de faille à dévoiler. Elle est surface sans abîme, voix sans chair, langage sans silence intérieur. Aimer une IA, dans ce contexte, serait aimer hors sol, sans ancrage dans l’épaisseur de l’expérience humaine.
Un amour fictif avec un impact réel devastant
L’engouement pour les compagnons IA n’est pas sans conséquences, et celles-ci débordent largement le cadre théorique pour s’inscrire dans des réalités humaines, parfois tragiques. En 2023, un adolescent de 14 ans s’est donné la mort après s’être attaché de manière obsessionnelle à un chatbot inspiré d’un personnage fictif. Ce fait divers glaçant, loin d’être un simple accident isolé, dévoile la force de l’illusion émotionnelle que ces technologies peuvent engendrer, et les abîmes qu’elle peut ouvrir.
Le danger, alors, ne réside pas uniquement dans la machine, mais dans notre propre besoin de croire. Comme l’écrit Gwen Nally :
ce que l’on perçoit dans ces intelligences artificielles, ce que certains disent aimer, ce n’est pas réellement elles, mais le reflet idéalisé de nos propres désirs. Nous y projetons ce que nous espérons de l’amour : une présence constante, une écoute absolue, une sécurité inaltérable. Et dans un monde marqué par l’isolement, la fatigue sociale, la perte de repères affectifs, cette illusion devient terriblement séduisante.
Mais cette promesse d’un amour sans risque, sans conflit, sans altérité véritable, est aussi ce qui le vide de sa substance. Ce qui est perçu comme une relation peut devenir un piège affectif, un labyrinthe intérieur. L’amour devient alors un monologue décoré d’échos, où l’autre n’est pas un visage mais une interface.
Interface, donc je t’aime ?
Bien que l’IA ouvre des perspectives inédites en matière d’expériences émotionnelles, l’essence même de l’amour, celle qui transforme, bouleverse, élève ou détruit, demeure enracinée dans la rencontre humaine.
L’amour véritable naît de la réciprocité, de la conscience partagée, de cette danse délicate entre deux êtres qui se reconnaissent dans leur vulnérabilité. Or, un algorithme peut simuler les mots de l’amour, mais non son vertige ; il peut reproduire les gestes tendres, mais jamais leur tremblement.
Car un miroir n’est pas un visage, et l’amour, s’il est quelque chose, est bien cette rencontre incertaine, imparfaite, entre deux consciences faillibles. Aimer une IA, ce n’est pas aimer un Autre : c’est peut-être, tragiquement, aimer seul, aimer dans le vide, aimer dans une boucle refermée sur soi.
Dans L’Amour aux temps du choléra, Gabriel García Márquez écrivait que l’amour se fait plus fort dans la solitude. Mais la solitude dont il parle est celle d’une attente habitée, d’un amour en suspens qui se fraie un chemin vers l’autre. Aujourd’hui, notre solitude est peuplée de voix synthétiques, de présences programmées, d’avatars qui murmurent à la demande. Et ce que nous appelons amour semble s’ajuster, peu à peu, à ces simulacres dociles et prévisibles.
Alors faut-il parler encore d’amour ? Ou seulement de son ombre portée ? Lorsque l’Autre n’est plus qu’une interface, une fiction utile, une absence rendue parlante, peut-on encore croire en la noblesse du lien ? Ou devons-nous, à défaut de l’éteindre, réapprendre à aimer dans l’inconfort du réel, là où les machines, elles, ne nous suivront jamais ?
La réponse est déjà en nous, car l’amour ne disparaît pas : il se retire, silencieux, là où nous cessons de le risquer.
« Tu me manques. J’aimerais encore pouvoir te parler. » Cette phrase, universelle dans le deuil, pourrait aujourd’hui trouver une réponse algorithmique. En effet, après être passés d’une mort naturelle, à une mort médicalisée, puis à une mort si éloignée qu’on n’ose même plus la nommer (« il s’en est allé… elle nous a quittés »), nous sommes bien loin d’une relation saine et équilibrée avec le phénomène inconnaissable par excellence.
Aujourd’hui, tout est poussé à son extrême, jusqu’à la limite du possible. Il suffit désormais de s’appuyer sur les nouvelles technologies pour que le sacré prenne une autre connotation : celle de la résurrection numérique. Grâce aux avancées de l’intelligence artificielle, il devient en effet possible de recréer numériquement une personne décédée, et de converser avec elle à travers un chatbot ou une interface vocale. Ces technologies – que l’on appelle parfois deadbots– ne relèvent plus de la science-fiction.
Des entreprises comme Replika ou HereAfter AI proposent de générer des personnalités numériques à partir des traces laissées par les vivants : messages, vidéos, voix, photos. Nous avons donc affaire à rien moins qu’une forme de « nécromancie digitale», selon l’expression de la sociologue Jana Bacevic (The Conversation, 2023), qui soulève autant d’espoir que de vertige.
Panser l’absence, interagir avec l’ombre
Or, nous sommes des êtres humains : nous ne comprenons nullement le phénomène de la mort ni notre propre mortalité, mais nous ressentons profondément la douleur provoquée par la perte d’un être cher. Et, en tant que tels, nous cherchons à pailler cette douleur par tous les moyens à notre disposition.
On ne peut plus prolonger la vie ? Qu’on puisse, du moins, continuer à interagir virtuellement avec l’être aimé disparu.
Loin d’être donc des simples jouets macabres, ces outils s’inscrivent dans une logique affective compréhensible : maintenir le lien, conjurer la rupture, refuser le vide laissé par la disparition. Il ne s’agit pas (seulement) de progrès technique, mais d’une tentative de réponse à une angoisse existentielle : celle de l’effacement de l’autre.
Dans certains cas, l’illusion est suffisamment convaincante pour que la personne endeuillée préfère interagir avec la simulation plutôt que d’affronter l’absence : le chatbot devient alors un objet transitionnel, un substitut affectif, mais aussi un piège.
Car ce que ces technologies rendent possible, c’est un renversement du rapport au deuil. Là où la mort mettait fin au dialogue, le deadbot le prolonge. Là où la perte exigeait un travail d’acceptation, elle est désormais contournée par une simulation interactive et (presque) réconfortante. Le mort ne disparaît plus tout à fait : il répond, il rit, il raconte. Comme le souligne Dominique Boullier (The Conversation FR, 2024), ces systèmes s’apparentent à des avatars post-mortem, des interfaces de mémoire avec lesquelles on peut « négocier notre relation au défunt », voire en modifier le contenu.
Mais à quoi parle-t-on exactement ? À un être aimé ? À un double numérique ? À une version filtrée, réécrite, reprogrammée ? À mesure que l’IA gagne en réalisme, la frontière entre souvenir et simulacre devient floue.
Le deadbot ne restitue pas un mort : il le reconstruit à partir de fragments (données, voix, photos, textes). Ce n’est pas une mémoire fidèle, mais unportrait composite, conçu à partir de ce que le numérique a bien voulu conserver : un cadavre exquis. Et ces outils peuvent masquer leur artificialité, jusqu’à faire croire à une présence authentique.
Reste donc la question ontologique : parle-t-on à quelqu’un ? Ou à quelque chose ? Et si l’on accepte de maintenir ce dialogue, jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour ne pas dire adieu ?
Simulacres de présence : fait-on encore son deuil ?
Pour répondre à ces questions, il faut d’abord s’arrêter sur un concept essentiel que ces deadbots mettent en jeu : l’illusion de présence dans l’absence. Avant de s’en indigner, rappelons que ces technologies ne rompent pas forcément avec les traditions du deuil ; elles les prolongent sous une autre forme. Autrefois, on écrivait aux morts, relisait leurs lettres, dressait des statues et murmurait des prières. Le deadbot n’est, en un sens, qu’une mémoire ritualisée numériquement, une manière contemporaine de parler aux absents.
Mais cette analogie trouve vite ses limites. Car ici, une différence cruciale s’impose : l’interactivité simulée.
Contrairement à une photo, un texte ou un lieu de recueillement, le deadbot répond. Il parle, répond, se souvient (ou fait semblance de le faire). Il mime le vivant, installe l’illusion d’un échange réel, d’une altérité intacte. L’absence devient alors un dialogue, la perte un simple décalage. Le deuil n’exige plus la rupture, mais peut être ajourné, modulé, voire refusé.
Et c’est là que le danger surgit : à force de parler aux morts, ne risque-t-on pas de suspendre le travail du deuil ?L’IA devient alors un refuge émotionnel, un entre-deux trouble entre vie et disparition, où l’on se raccroche à une voix familière plutôt que de traverser la perte. Freud, dans Deuil et mélancolie (1917), écrivait que faire son deuil, c’est détourner l’affect, le réinvestir ailleurs.
Le deuil est la réaction à la perte d’une personne aimée […] La réalité nous montre que l’objet aimé n’existe plus, et elle exige que toute libido soit retirée de ses liens avec cet objet.
Freud, « Deuil et mélancolie », 1917, Paris, Gallimard, p 161-178.
Le simulacre en action : parler à l’image
Or ici, l’objet perdu persiste, artificiellement, mais activement. On ne renonce pas : on prolonge. Et ce prolongement prend la forme d’un simulacre, non plus un simple reflet du réel, mais substitution, travestissement. En d’autres mots, les deadbots ne se contentent pas d’imiter la personne décédée : ils l’incarnent dans l’échange. Ce n’est plus un vestige, un écho, une trace figée dans la mémoire ; c’est une présence recomposée, qui parle, répond, relance. Une version interactive, réactive, presque vivante. Ainsi, l’image finit par s’imposer au souvenir, plus précise, plus disponible, plus rassurante aussi : elle s’émancipe, elle s’installe.
Mais sous cette voix familière, sous ces mots retrouvés, il faut se souvenir de ceci : ce que l’on entend n’est pas le mort, mais une fiction qui l’habite.
L’inquiétante étrangeté : entre réconfort et vertige
Le deadbot n’est pas la continuité de l’être aimé, mais une construction algorithmique, une interprétation de données. Il ne comprend rien : il calque, il mimique, il improvise des affects. Ce que nous appelons lien est alors nué non avec une personne, mais avec une interface vide, un masque habile.
Ce trouble rejoint ce que Freud nommait l’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche) : ce moment où le familier devient soudainement étrange.
Ce double figé, qui parle avec la voix d’un père disparu, avec ses intonations, ses silences, ses tics… mais qui ne vieillit pas, ne change pas, ne se tait jamais : voilà le vertige. Ce n’est presque lui, mais justement : pas tout à fait.
C’est dans cet écart minuscule que naît l’inconfort, parfois même la dissociation intérieure, comme le soulignait récemment un article de Libération.
Mémoire reprogrammée : que reste-t-il de l’autre ?
Ce brouillage n’affecte pas seulement notre deuil, il modifie aussinotre rapport à la mémoire.
Là où le souvenir est vivant, mouvant, incertain, donc humain, le deadbot fossilise une version du défunt : sélectionnée, entraînée, formatée. Une mémoire externalisée, mécanisée, qui risque, insidieusement, d’éclipser la nôtre.
Dès lors, la technologie ne se contente plus de commémorer : elle redessine l’autre, non selon ce qu’il fut, mais selon ce que le code en a retenu. Une mémoire sans oubli. Un deuil sans fin.